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MALRAUX, LA CONDITION HUMAINE

   A lire:

Alain Meyer, La Condition humaine (Foliothèque)
Henri Dumazeau, La Condition humaine (Profil d'une oeuvre)
Jean Lacouture, André Malraux. Une vie dans le siècle
James Hewitt, André Malraux

La Condition humaine est une des oeuvres francaises les plus importantes de l'entre-deux-guerres, un livre où se mêlent thèmes politique et métaphysique, écrit par un homme d'action, qui n'hésitait pas à embrasser son époque.

Vie d'André Malraux

André Malraux (Georges) est né à Paris le 3 novembre 1901, dans une famille bourgeoise d'armateurs ruinés. Comme ses contemporains, Louis Aragon, Drieu La Rochelle et Céline, Malraux n'est issu ni d'une bourgeoisie solide, ni de couches moyennes ascendantes: ces écrivains chercheront à compenser l'incertitude de leur statut social en jurant d'éblouir et de s'éblouir: par la création, l'aventure, l'iconoclasme et l'extrémisme politique. Ces intellectuels se révoltent, de façons diverses, contre une enfance et une jeunesse humiliées. Dans une interview, Malraux déclare: 'Je n'aime pas ma jeunesse. La jeunesse est un sentiment qui vous tire en amère. Je n'ai pas eu d'enfance.'
 Malraux jeune se passionne pour la littérature moderne, mais il ne suit pas la voie scolaire: à l'âge de 17 ans, il abandonne ses études. Il se consacre à la publication d'auteurs rares, et collabore à des revues d'avant-garde. A 20 ans, il épouse Clara Goldschmidt, d'origine allemande, issue de la bourgeoisie juive de Paris. Elle servira de modèle pour le personnage May dans LCH. Ensemble, ils font des voyages en Europe centrale, où ils font la découverte du cinéma expressionniste.
 L'année 1923 voit l'effondrement des valeurs boursières sur lesquelles est bâtie la fortune de Clara Malraux. Ruiné, André Malraux décide de recouvir l'aisance financière au moyen de la découverte et de la revente d'oeuvres d'art. Les Malraux partent pour l'Indochine, munis d'une recommandation officielle pour des recherches archéologiques au Cambodge. Malraux détache sept statuettes de haute valeur d'un temple khymer. Il est condamné par la justice francaise à 3 ans de prison. Un mouvement de protestation est lancé en France qui réussit à libérer Malraux. De cette affaire, Malraux retire la conviction que le régime colonial est injustifiable et humilie les hommes.
 En 1925, Malraux retournera en Indochine. Il y lance deux journaux, L'Indochine puis L'Indochine enchaînée, où sont dénoncés les abus de la colonisation. Ces journaux disparaîtront sous la pression de l'administration coloniale. Il se rend en Chine, en pleine guerre civile, pour chercher des caractères d'imprimerie à Hong Kong et Canton: à Canton il témoigne d'une grève générale.
 De retour en France, il commence à publier: La Tentation de l'Occident (1926), un dialogue imaginaire entre un Occidental et un Oriental; puis Les Conquérants (1928), sur les événements révolutionnaires en Chine. ce dernier livre connaît un grand succès. Son livre suivant, La Voie royale (1930), recevra le prix Interallié.
 En 1931, Malraux fait un tour du monde. Il séjourne notamment à Canton, Shanghaï et Pékin. C'est en Chine que Malraux commence la rédation de LCH. Ce roman paraît en 1933, et sera couronné du Prix Goncourt. En même temps, Malraux s'engage dans la lutte contre le fascisme. Il se rapproche du PCF, sans y adhérer. Il mène une intense activité au sein du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, préside, en 1935, le congrès international des écrivains pour la défense de la culture, et apporte son soutien au Front Populaire.
 1936 voit le début de la guerre d'Espagne, et Malraux se porte volontaire au côté républicain. En 36-37, il est aviateur dans l'armée républicaine, est blessé au genou, et profite de sa convalescence pour soutenir la cause républicaine dans des meetings en France et à l'étranger. Malraux évoque la guerre civile dans un autre roman, L'Espoir (1937), qui sera porté à l'écran.
 En août, lors du pacte germano-soviétique, Malraux rompt avec le PCF. Après la défaite de 1940, il se rallie à la France libre du général de Gaulle. En 1944, Malraux prend le maquis, sera capturé par les Allemands, faillit être exécuté, et est emprisonné à Toulouse jusqu'à la libération de la ville. Malraux commande la brigade Alsace-Lorraine pendant l'hiver 1944-1945.
 Malraux est nommé ministre de l'Information, mais, en janvier 1946, il quitte le gouvernement en même temps que le Général de Gaulle. Malraux se consacre à une grande enquête sur l'Art. Avec le retour du Général en 1958, Malraux devient le premier Ministre des Affaires Culturelles, et le restera jusqu'en 1969. En même temps, les titres des ses livres, Les Voix du silence et La Métamorphose des Dieux reflètent des préoccupations plus métaphysiques que politiques.
 Malraux prononce l'oraison funèbre devant le Panthéon lors du transfert des cendres de Jean Moulin, héros gaulliste de la Résistance. En mai 68, Malraux manifeste sa fidélité au Général, mais pose quand même le problème de la 'crise' de la civilisation.
 En 1974, Malraux fait un dernier voyage au Japon. Il meurt en 1976.

La vie et l'oeuvre d'André Malraux s'enchevêtrent de manière remarquable: des événements de sa vie sont aussi romanesques que ses romans. Il s'agirait d'une 'oeuvre-vie'. Malraux contribue à la création de deux grands mythes de la France du siècle dernier: ceux du Front Populaire et du Général de Gaulle.

On trouve dans cette oeuvre-vie certains thèmes qui éclairent une lecture de LCH:

-- action politique
--révolte contre l'humiliation de l'homme
--individu et collectivité
--rapports Orient-Occident
--attitude critique envers le communisme
--intellectuel-dirigeant
--rôle de l'art
--religiosité (agnostique)

La Condition humaine: schéma

Le roman raconte des événements en Chine en mars-avril 1927.
Quelques repères historiques:

C'est en 1911 que Sun Yat-Sen fonde la République de Chine. Mais les clans déchirent ce vaste pays. Le nord et le centre de la Chine sont sous la férule des seigneurs de guerre --'nordistes'. Le sud est sous le contrôle du Kuomintang, le parti nationaliste--'sudistes'. Le Kuomintang est en alliance avec le PCC, qui, lui, est sous le contrôle strict du Komintern, à Moscou. Aux divisions de ce pays s'ajoute une forte présence occidentale, notamment à Shanghaï, où les concessions internationales entretiennent une vie intense dans des domaines comme la négoce, l'espionnage et le trafic de drogue. Alors, le Kuomintang et le PCC mènent des campagnes populaires contre la domination étrangère et les grands seigneurs. Mais il y a des tensions insupprtables entre les deux formations: Chang Kai-Shek ne veut pas partager le pouvoir, et il s'est allié avec la bourgeoisie d'affaires et les grands propriétaires. Quant aux communistes, ils sont confrontés à une dilemme stratégique: faut-il faire la révolution ici et maintenant, donner la terre aux paysans, organiser des soulèvements d'ouvriers dans les grands centres urbains? Le Komintern, sous la direction de Staline, refuse cette politique de révolution permanente--prônée notamment par son rival vaincu, Trotski. Selon le Komintern, il faut attaquer les points faibles du monde capitaliste, surtout les colonies et les pays sous tutelle étrangère, mais il faut d'abord s'allier avec des forces locales en attendant de devenir plus fort qu'elles. En mars 1927, à Shanghaï, les communistes et leurs alliés nationalistes organisent une insurrection contre les nordistes. Quand Chang Kaï-Shek arrive dans la ville, il demande aux milices ouvrières de rendre leurs armes. La direction communiste, à Han-Kéou, fidèle à sa politique d'alliance, accepte. Mais on se rend compte--trop tard--que Chang prépare une répression sanglante. Les communistes sont massacrés, il y a peu de rescapés. La politique d'alliance a tourné au désastre...provisoire. Par la suite, les restes du PCC entameront l'épopée de la 'Longue Marche' à travers le centre de la Chine, qui mènera, en 1949, à la victoire des communistes de Mao-Tsé-Toung, et à l'exil de Chang Kaï-Shek en Taïwan.
 

Dans les deux premières parties de LCH, nous nous trouvons à Shanghaï. Les communistes chinois viennent de réussir une grève et une insurrection contre le Gouvernment nordiste. Mais les militants, dirigés par Kyo Gisors, s'inquiètent de l'approche de leur allié, Chang Kai-Shek, chef du Kuomintang.La question se pose: faut-il lutter contre Chang? Dans la troisième partie, à Han-Kéou, le Comité Central du PC, suivant les ordres du Komintern, y répond par la négative. Mais Chang prépare un coup de force contre les communistes. Dans les parties 4 et 5, les communistes résistent désespérément au Kuomintang. Tchen rate son attentat-suicide contre Chang. La permanence du PC tombe aux nationalistes, et les communistes sont massacrés. Dans la sixième partie, les communistes, faits prisonniers, sont torturés et brûlés à vif dans la chaudrière d'un locomotive; certains d'entre eux se suicident avec la cyanure. La dernière partie évoquent les survivants de cette tragédie.

LCH semble donc coller à une réalité historique. Des personnages auraient leurs équivalents dans la vie réelle: Vologuine, délégué du Komintern, serait modelé sur un certain Borodine; Kyo sur le dirigeant communiste chinois Chou-en-Lai. L'inclusion de la date et de l'heure en tête de chaque chapitre nous donnent l'illusion de lire ou de regarder un reportage, une sorte de film documentaire sur les événements de Shanghaï. Alain Meyer démontre l'aspect cinématographique de ce roman. Mais il fait des critiques très justes de la soi-disant vraisemblance de la description des communistes. Qu'est-ce que ces révolutionnaires professionnels qui, à la veille de cette tragédie, habitent à leur adresse habituelle et ne portent pas de nom de guerre? Qui ont de multiples rendez-vous dans des lieux bien connus? Quel parti communiste n'aurait pas d'organisation militaire parallèle, sans parler des cellules et des sections qui servent de relais entre le Parti et les masses? Dans LCH, nous avons affaire à une poignée d'individus, dont la majorité sont européens ou métis. C'est une communauté pathétique, pas même une conspiration. On peut donc critiquer la vraisemblance de ce roman--et n'oublions pas que Malraux connaît peu la Chine: on verrait dans ce roman une transposition de l'Indochine.

Mais quel message politique se dégage de ce roman? Certes, Malraux déclare qu'il n'a jamais été marxiste. Et dans LCH, on ne trouve pas la lutte des classes qui est centrale à la vision marxiste de l'Histoire. Ici, les révolutionnaires sont le plus souvent des intellectuels, parfois des pauvres comme Hemmelrich, mais jamais des prolétaires; ils sont sans insertion sociale, sans place dans la production et dans les rapports de production entre exploiteurs et exploités. Le moteur de l'Histoire n'est pas dans ce roman la lutte des classes, mais l'héroïsme individuel et communautaire face à la domination politique.
 Cependant, au moment de la parution de LCH, Malraux est proche des communistes. En 1934, à Moscou, Malraux dira à un congrès d'écrivains soviétiques: 'On dira de vous: à travers tous les obstacles, à travers la guerre civile et la famine, pour la première fois, depuis des millénaires, ceux-là ont fait confiance à l'homme.' Pour Malraux, à cette époque, le communisme élargit les possibilités créatrices humaines; grâce au lien à une collectivité, il permet aux hommes d'atteindre des altitudes auxquelles ils ne peuvent pas accéder seuls. La révolution serait donc un des modes de réalisation de valeurs éthiques supérieures.
 Dans LCH, les révolutionnaires consacrent leur vie et courent le risque de mort pour réaliser leurs valeurs. Dans le contexte de la situation chinoise de 1927, et dans celui de la stratégie du Komintern, ces aspirations sont irréalisables. Nous avons affaire à une tragédie politique. Ils sont impuissants devant la toute-puissance des circonstances. Il faut faire un apprentissage de la révolution, apprendre à tirer parti des circonstances. Alors, beaucoup des personnages de LCH sont tués avant d'avoir achevé cet apprentissage. La victoire de la Révolution est possible--le succès initial de l'insurrection le démontre--mais non pas assurée par quelconque loi de l'Histoire.
 La pratique révolutionnaire est aléatoire: toute erreur d'appréciation peut mener à la catastrophe. Vologuine et Kyo s'opposent sur leur analyse de la situation: pour le délégué du Komintern, les communistes sont trop minoritaires et mal armés pour faire l'insurrection. Moscou ne tolère pas que le PCC sorte du Kuomintang. Tchen suivra une voie encore différente: un acte solitaire de terrorisme. Malraux ne tranche pas dans ce débat: il présente des problèmes importants: devrait-on se soumettre à la discipline de l'Internationale, au prix du massacre de ceux au nom de qui on lutte? Devrait-on s'appuyer exclusivement sur la nouvelle classe ouvrière, ou s'orienter vers les paysans? Dans les années suivantes, nous verrons effectivement Mao développer une politique baseé sur la lutte paysanne et l'affirmation de la nationalité chinoise.
 Les retouches du manuscrit de LCH indique une évolution politique chez Malraux. Dans sa première version, Malraux décrit de façon critique les représentants du Komintern: on y voit les affinités trotskistes de l'auteur. Mais dans la version finale, les phrases négatives sont supprimées, et Malraux y ajoute une lettre du militant Peï, qui met en valeur le travail accompli en URSS par le plan quinquennal. Malraux semble se rapprocher de l'orthodoxie staliennne. Cela dit, Malraux conserve des relations amicales avec Trotski et ne se fait pas d'illusions sur la nouvelle direction communiste. Mais Malraux croit que, contrairement à Trotski, homme vaincu, les communistes staliniens possèdent la force qui pourrait barrer la route au fascisme. C'est par pragmatisme que Malraux se rapproche du communisme orthodoxe, et LCH reflète la complexité de cette position.
 Nous lisons donc un livre écrit par un homme fortement politisé, engagé. Mais son titre, La Condition humaine, indique que nous avons affaire à des préoccupations qui échappent au cadre strict de la politique.
MALRAUX: COURS 2

Dans Pensées, Pascal déclare:

'Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes.'

Nous trouvons cette vision pascalienne dans la Condition humaine: solitude devant la mort et les autres, souffrance et humiliation. De façons diverses les personnages de ce roman tentent de répondre à cette situation insupportable.

Les personnages de ce roman sont hantés par l'humiliation et la solitude. L'humilitation prend plusieurs formes: humiliation des pauvres exploités au nom de qui luttent les révolutionnaires; humiliation plus spécifique: Hemmelrich, communste belge réduit à la misère: 'Je me fais l'effet d'un bec de gaz sur quoi tou ce qu'il y a de libre dans le monde vient pisser' (209): cette vie atroce qui l'empoisone, il veut la compenser par n'importe quelle violence, par les bombes; le policier König, horriblement torturé par les bolcheviks pendant la Révolution russe, et maintenant résolu à en tuer autant que possible; Kyo, incapable de supporter l'infidélité de sa femme May, et stigmatisé par le fait d'être métis; Ferral, humilié par sa femme Valérie, emporté par des fantasmes de vengeance sadique.
 Tous les personnages éprouvent la solitude.
Le vieux professeur Gisors: 'Les yeux fermés, porté par de grandes ailes immobiles, Gisors contemplait sa solitude.' (72). Son ancien élève, Tchen: 'Malgré le meurtre, il mourrait seul.' (91) Kyo, en écoutant l'enregistrment de sa voix sur un disque constate qu'celui-ci ne transmet pas sa voix intérieure.  Quelques minutes avant sa mort, Katow est 'seul, seul entre le corps de son ami mort et ses deux compagnons épouvantés, seul entre ce mur et ce sifflet perdu dans la nuit'(307). Et Ferral demande à Gisors: 'Pensez-vous qu'on puisse connaître--connaître--un être vivant?' (225)
 Mort, souffrance, solitude: comment supporter cette condition humaine? Comment vivre sa solitude fondamentale, donner un sens à la vie et donc à la mort?

Kyo, d'abord. Dirigeant communiste, révolutionnaire professionnel, il quitte la maison de son père, Gisors, pour consacrer sa vie à la lutte des communistes. Il a choisi l'action, comme d'autres les armes ou la mer, le sens héroïque lui a été donné comme une discipline. Sa vie conjugale mise à part, Kyo n'a pas d'états d'âme. Sa vie a un sens: donner aux hommes leur dignité. Il se bat donc avec les ouvriers contre leur misère. Cette soif de la dignité humaine sera ridiculisée par le policier König, qui l'enverra à sa mort. Mais cette mort ressemble à sa vie de lutte: il meurt avec ses frères, avec l'espoir que ce sacrifice hâtera la venue de la révolution prolétarienne. En revenant à la citation de Pascal, les révolutionnaires se voient tués un à un--mais ces hommes révoltés y attribuent un sens, qui triompherait du sadisme pratiqué par leurs bourreaux.
 Les autres communistes suivent Kyo sur la voie du sacrifice. Katow est le type du révolutionnaire généreux, bon à tout faire, cosmopolite et polyglotte. La force et la générosité de ce personnage s'illustrent à la fin du roman. Katow voit que deux de ses camarades ne supportent pas l'idée d'être brulés vifs dans la chaudrière du locomotive. Il leur donne donc sa cyanure. Il ne lui en reste rien: Katow accepte d'aller stoïquement à une mort atroce.
 Un autre communiste, Tchen, se démarque de ses camarades. Orphelin, élevé par un pasteur américain, avant de passer sous l'influence du marxisme grâce au Professeur Gisors. Mais la lutte de Tchen est solitaire: en proie à des pulsions violentes, hanté par des cauchemars, sexuellement frustré, en désaccord fondamental avec la ligne de son 'Surmoi', le Komintern, Tchen va sublimer son désir de tuer en se sacrifiant à une cause plus grande que lui-même. Chez Tchen, 'La destruction seule le mettait d'accord avec lui-même.' (143) En lui nous voyons le kamikaze, que seul l'attentat-suicide peut délivrer de l'angoisse. 'Ce camarade maintenant silencieux rêvassant à ses familières visions d'épouvante avait quelque chose de fou, mais aussi quelque chose de sacré--ce qu'a toujours de sacré la présence de l'inhumain.Peut-être ne tuerait-il Chang que pour se tuer lui-même.'(151)
 Son ancien professeur et figure paternelle, Gisors, contraste encore avec ces révolutionnaires. C'est un professeur d'histoire de l'art occidental qui s'est consacré à l'enseignement de la philosophie marxiste. Mais, dans LCH, Gisors se détache du marxisme, et du grand récit de l'Histoire que cette philosophie raconte. Gisors est surtout opiomane et esthète. L'opium disperse son angoissse, comme le vent disperse les nuages. L'opium se nourrit de souvenirs et d'images choisies. Quant à l'art oriental, selon le peintre Kama, il délivre l'homme parce qu'il traduit l'accord du peintre avec le monde. L'Oriental accepte l'Univers, et trouve avec plus oumoins de facilité le chemin des choses et des êtres. Il ne connaît pas de destin tragique. L'artiste oriental est humble devant la nature.
 Gisors adopte donc une position détachée, contemplative, ce qui exaspère Kyo et Tchen. Gisors, Français, semble plus oriental que ses élèves: soumis au parti, en révolte contre le monde et eux-mêmes, ceux-ci se lancent dans le suicide collectif qu'est l'Histoire.
 Face à Gisors et aux communistes se trouve un autre homme d'action, Ferral. Président du Consortium franco-asiatique, Ferral veut s'imposer dans tous les domaines, en affaires et en politique, en amour et dans les relations humaines. Il déclare: 'Tout homme rêve d'être fieu.' (194) L'intelligence, c'est 'la possession des moyens de contraindre les choses et les hommes.'Ainsi, Ferral s'entraîne à se dominer en gardant un boîte de cigarettes sur son bureau et en résistant à l'envie de fumer pour affirmer la force de son caractère. Dans l'amour, on trouve également cette volonté de conquête: ridiculisé par Valérie, Ferral rêve de vengeance atroce: viol, supplices, flagellations. Henri Dumazeau voit en Ferral un symbole de la volonté de puissance qui caractérise l'homme d'Occident: chez Ferral se rencontrent Machiavel, Don Juan, Faust et Prométhée.
 N'oublions pas la figure comique du baron Clappique. Tandis que Kyo, Ferral et autres cherchent à s'affirmer, Clappique veut se fuir par le mensonge. Mythomane, le baron invente des identités et des histoires par lesquelles il s'affranchit de sa condition d'homme. Le jeu fait partie de cette fuite dans le mensonge. Selon Pascal, le jeu est un des divertissements qui empêchent l'homme de penser à sa misère. Dans un passage clé du roman, Clappique se trouve au Black Cat. Il a rendez-vous avec Kyo et May: il doit les avertir du coup de force que Chang prépare. Mais Clappique est accaparé, fasciné par le jeu. En jouant, il semble dominer la vie. Mais si la boule de roulette lui donne illusion de gagner, il y a des pertes aussi: non seulement d'argent, mais aussi de la vie de Kyo et de ses camarades. Ici, Malraux fait une critique éthique du divertissment du jeu.
 On ne saurait donc réduire LCH à un roman politique. Ses ambitions intellectuelles sont plus grandes. Bien entendu, ce texte est toujours situabledans l'histoire des idées.  Le roman de Malraux anticipe le courant existentialiste des années 30-40: l'individu se trouve en situation, face à la mort, à l'absurdité de l'univers, et aux autres. Angoissé, l'homme doit choisir ses actes: donner un sens à la vie, relever ses responsabilités envers les autres, ou fuir sa liberté--dans l'illusion, la soumission, l'oppression d'autrui... On trouve tout ce drame de l'existence dans LCH.
 Existentialiste avant la lettre? Peut-être, bien que Malraux ne se soit pas associé à ce courant multiforme. Mystique aussi, sans exprimer de croyance en Dieu ou en une religion.
 Alain Meyer constate la prépondérance de la nuit dans LCH : 201 pages sur 329(Et on pourrait faire des comparaisons ici avec Morand et Céline...) La plupart des événements ont lieu entre six heures du soir et du matin. Si 'tout n'est pas noir'--la nuit, c'est l'amour et l'hédonisme, aussi bien que l'angoisse et la mort--la tragédie du récit fait que l'ombre domine. En revanche, le jour est plus propice aux événements épiques et positifs: manifestations des ouvriers, combats victorieux des révolutionnaires...
 L'Univers est dans la nuit, mais une image revient avec constance dans LCH, celle de la trouée: trouée de la lumière des étoiles et de la lune dans la nuit, trouée du ciel dans les nuages. A travers cette éclaircie se matérialise un 'ailleurs'. Une énigmatique présence surplombe à une distance infinie l'agitation des hommes, ce rayonnement émanant d'une source que l'agnostique Malraux ne peut nommer. Ce rayonnement est plus mystérieux que la 'lueur de l'Est' qui inspire les communistes, ce nouveau monde en gestation que symbolise l'enfant de May. Avec ces 'trouées du sacré', on passe de la politique à la métaphysique. Des décennies plus tard, Malraux écrira, dans Le Surnaturel: 'Autre chose existe, qui n'est pas apparence et ne s'appelle pas toujours Dieu.'
 

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